Au 4 Harun street

Publié le par Quentin

Tout commence dans une petite échope où je rencontre David, Carmen et Samuel, eux aussi à la recherche d'un appartement. Nous décidons de prospecter le lendemain matin, mais à tout hasard, interpelons le serveur du restaurant.

- Nous cherchons un appartement...

A notre grande surprise il nous répond :

- Venez, suivez moi !

Hélas, malgres son enthousiasme il n'a aucun appartement à nous proposer. Il arrête donc le premier badaud venu et lui demande:

- Eh ! Ces jeunes gens cherchent un appartement, t'as un plan toi ?

- Venez, suivez moi ! nous répond-il lui aussi.

Le badaud n'a pas plus de "plan" que le serveur, mais par contre il connaît le pharmacien et le pharmacien lui, peut-être qu'il en a un ... A défaut de s'y connaitre en immobilier, le pharmacien nous emmène chez son voisin bijoutier qui a un copain qui connaît un type qui a peut-être quelque chose pour nous. Ne vous moquez pas, c'est vachement efficace le téléphone arabe. En moins d'une demi-heure nous avons dégoté un propriétaire et sans perdre un instant nous visitons son appartement. S'en suit d'interminables palabres, notre homme ne parlant pas anglais, je m'improvise traducteur négociateur. L'enjeu est de taille, la concentration est intense. L'affaire est conclue vers une heure du matin, une poignée de main, un salamaleycoum, la place est à nous.

L'euphorie ne dure pas ... Le lendemain pour pendre la crémaillère, nous organisons une petite fête. Une vingtaine d'invités, à peine autant de bières, deux ouds (instrument à cordes traditionnel) et un clavier comme fond musical. La soirée n'a rien d'orgiaque mais à peine a-t-elle commencé que l'on reçoit un coup de téléphone du proprio. "Je sais tout, il y a des filles et de l'alcool, arrêtez ça tout de suite! ". Pas de doute, le bawab nous a dénoncés.

D'après le dictionnaire, un bawab est un concierge tout simplement. Pourtant j'ai l'impression qu'il y a dans ce mot quelque chose infiniment plus exotique et mystérieux traduisant mieux la véritable nature du métier...

Le bawab, tel que je le vois , est plutôt une sorte de dieu païen dédié à l'immeuble et à sa protection. Une divinité ombrageuse dont il faut s'attirer les grâces par de nombreuses offrandes (appelées aussi backshish). Parfois en bas de l'immeuble, les bawabs de la rue entière se réunissent en une sorte d'assemblée olympienne. Oh comme je les crains alors car faute d'offrandes suffisantes, nous avons provoqué le courroux du nôtre et depuis quelques temps rien ne va plus.

 

Un jour il nous chipe deux lits et autant de matelas, comme ça sans raison. Ensuite, les ordures ne sont plus collectées et s'accumulent derrière la porte. Puis la lumière du couloir disparait et au cinquième étage uniquement (le nôtre) l'ascenseur ne marche plus.

 

Les choses ne tardent pas à empirer, un jour, ou plutôt une nuit, les policiers débarquent a 2H du matin, réveillent la maisonnée et pour un peu ils auraient perquisitionné. Ce qu'ils cherchaient ? Un mystère. Le lendemain, le bawab revient , accompagné d'un type assez classe. Cette fois il veut "deux coussins, et une couverture brune a carreaux". Non mais, c'est pas fini un peu !

 

Petit à petit, la coloc' s'agrandit et se diversifie. Arrive Ibrahim du Nigeria, puis Abou Houreira un Égyptien et enfin, Delphine et Sophie les deux cyclo-voyageuses qui longtemps caracolaient à mes trousses. Nous sommes donc 8 maintenant, sans compter les hôtes et autres couch-surfeurs de passage qui au fur et à mesure, enrichissent de leurs noms la mapmonde du salon. Ces allées et venues ne manquent pas de faire jaser les voisins. Nos mœurs étranges occupent bien des conversations, jusqu'à l'épicier du coin qui me demande souvent quel type de relation j'entretiens avec les jolies demoiselles (Delphine et Sophie).

Pour enrichir mon vocabulaire, je colle des petits papiers partout dans la maison. مطبخ dans la cuisine, غرفة sur le balcon etc ... Sur le mur de ma chambre j'ai accroche l'inscription "ghourfa fakhira" (chambre de luxe). Venu chercher le premier loyer, le propriétaire est scandalisé par ce dernier papier. Les yeux écarquillés, la voie bégayante, il nous demande des explications "Comment ça ghourfa fajira ?!" Me trompant sur la place d'un point, j'ai en effet écrit fajira au lieu de fakhira (فاجرة au lieu de فاخرة ) ce qui signifie alors "chambre de la luxure" ... et non pas "chambre de luxe"!

Ce matin dans l'ascenseur le voisin m'a jeté un regard plus curieux encore que d'habitude. C'est sur, le bawab a de nouveau cafte. Hier quand il est passé à l'appart', il a vu les tentes installées dans les chambres. "Mais ... mais ... qu'est ce que c'est que ça?!". A l'heure qu'il est, le bâtiment entier doit s'en gausser.

Jouer les stars du quartier ça allait encore, mais les suspects de la police ... non, c'en est trop. Abou Houreira est convoque au commissariat. Les policiers lui demandent des renseignements sur les étranges étrangers du 4 Harun street. Dans nos fréquentations, ils ont trouvé une potentielle activiste du parti communiste égyptien, nous sommes soupçonnés de je ne sais quelle activité louche, et même, pourquoi pas ... de terrorisme.

 

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