épopée désertique, acte deux

Publié le par Quentin

09.03.10

La journée commence en beauté; après quelques centaines de mètres, la piste décrit une large courbe et semble revenir à Sainte Catherine. Non merci, très peu pour moi ! Je reviens sur mes pas et, presque par hasard, tombe sur l'embranchement attendu: une pierre gravée en balise l'entrée.
Le "bon chemin" n'a de bon que la direction, en cinq kilomètres, je n'en fais pas la moitié d'un sur la selle et il en reste quinze jusqu'à la prochaine vallée. A un ou deux km/h de moyenne, j'y serai peut être demain, si tout se passe bien...
Pose de mi-journée, un bruit de moteur me tire des somnolences dans lesquelles la sieste m'avait plongé, un antique pick-up vient à ma rencontre. Il n'y a plus de place dans l'habitacle mais le conducteur me propose sa remorque. Aussitôt dit, aussitôt fait, c'est évidemment moins classe qu'un chameau mais tout de même très pratique.
Il n'y a pas de doute; le  chaufeur est un chauffard, il dévale la piste a 100 à l'heure et me fait coucou dans le rétroviseur. Cramponné à mon vélo, je lui fais signe que tout va bien, mais sans trop y croire.


Egypte 2296Egypte 2310


Il me dépose à Wadi Feiran où je retrouve l'asphalte,  l'usage de mon vélo et un rhytme plus serein. A la sortie de l'oasis, je fais une étrange rencontre: le jeune garçon marche sur la route au milieu du désert. D'où peut il bien venir ? Du village voisin m'explique -t-il, à deux heures de marche d'ici et il compte arriver dans la soirée à Sheikh Awad là d'où je viens ce matin ...
Comme il a faim et soif, on s'installe à côté de la route et je prépare un grand goûter. La route est encore longue mais ce n'a pas l'air de l'inquiéter,  "Dans une maison, je demande du pain, dans l'autre de l'eau ..., pas de problème. " Pour ses quinze ans il me paraît plutot dégourdi le bonhomme. Sa présence légère et joyeuse est un véritable cadeau, c'est un  beau  moment que l'on passe ensemble. Mon joli couteau le fascine; comme beaucoup, il aimerait bien que je lui en fasse cadeau. Chargé de valeur sentimentale, je ne veux pas m'en séparer mais tente de lui offrir quelque chose d'autre, un cour de photographie, des fruits, des stylos...

charmant brigandEgypte 2317

" اندك فلؤز؟ "  il me demande aussi de l'argent. En principe, je n'en donne jamais, mais après tout, que vaut ce genre de principes ? Pas grand chose je crois. J'ai tout, il n'a rien, et pourquoi ? Bien malin qui me le dira. Par le jeu du hasard, cet argent est le mien, il aurait pu tout aussi arbitrairement être le sien. Le billet en poche, il part en courant et dansant  "Hou houu!" il balance ses bras d'un côté à l'autre et de temps en temps, il se retourne pour me saluer.
Dix minutes plus tard, en rangeant les affaires, je tombe sur le fourreau vide du couteau, impossible de retrouver ce dernier.  "Oh le gredin, il me l'a chipé ! ". Je saute sur le vélo et entame le deuxième demi-tour de la journée, avec plus d'énergie cette fois ci. Je le retrouve deux kilomètres plus loin, marchant et sautillant le long de la route,  Des qu'il m'apercoit, il détale droit devant, je glisse le troisième plateau. La course étant vaine, il change de tactique, saute dans le bas côté et file dans la montagne. La partie de cache-cache a commencé.
Dans un vallon, se trouve une maison abandonnée, refuge idéal pour mon charmant brigand. En entrant, j'ai une désagréable sensation, tendre l'oreille, marcher à pas de loup, guetter les empruntes dans le sable,  je me sens  traqueur et ce n'est pas très confortable, je n'aime pas trop ma nouvelle âme de chasseur. Une demi-heure plus tard alors que je perds espoir, je le vois apparaître  derrière un rocher. Au-dessus de sa tête, il brandit le couteau dont la lame luit au soleil, il s'approche, le pose sur une grosse pierre puis s'écarte rapidement.
Le bien récupéré, l'histoire pourrait s'arrêter là. J'en décide autrement.  Au début ,j'essaye de me fâcher, le résultat n'est pas très concluant, Je me replie sur la tristesse qui elle est loin d'être feinte. Triste est la fin de notre jolie relation, triste est l'argent et son absurde répartition,  triste est sa djellaba trouée...   " On n'est plus amis maintenant ?!" lui aussi en devient affecté. Je rejoins mon vélo, il rejoint la route, plusieurs fois il m'appelle, j'amais je ne me retourne. " Il faut qu'il regrette son geste", " s' il en est peiné, il ne recommencera plus " (Quelle prétention, celle du donneur de leçons).  Quelques heures plus tard, je ne me sens pas très fier, pas très humain. Je regrette de ne pas lui avoir répondu, pardonne, embrasse, mon voleur au bon coeur. Je voulais lui " faire la morale" mais finalement c'est lui qui me la donne. Au diable cette morale bien pensante et condescandante! Ah pour sûr, c' est bien facile de ne pas voler quand on n'a rien à envier.

La vent coupe court au débat, le temps n'est plus aux remords mais à l'effort, la brise en soufflant soulève des nuages de sable qui me fouettent au visage. J'installe de nuit le bivouac. Entre les arceaux qui se tordent et ceux qui se cassent, je mets près d'une heure à monter la tente. Petit à petit, celle-ci se remplit de sable, dont les grains s'agglutinent à la transpiration et se collent à la peau. Décidemment, c'est toute une aventure ce Sinaï.

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