L'appel du désert

Publié le par Quentin

 

Il est des lieux avec qui l'on partage plus ou moins d'affinité, de complicité. Une fois qu'on les a quittés, on ne cesse de vouloir les retrouver. Fin et apogée du voyage, les montagnes du Sinaï font partie de ceux-ci, qui depuis notre première rencontre, m'appellent, me hantent et m'obsèdent. Profitant de ces dernières heures égyptiennes, j'y retourne pour une dernière petite escapade. Cette fois-ci, j'abandonne le vélo; dans le sable et les rochers, il ne me serait d'aucune utilité. Je ne pars pas seul non plus; Paige, une couch-surfeuse, se joint à la petite expédition.

"Il y a trois mois, on a eu de la pluie, c'est une bonne année, vous trouverez de l'eau partout" nous dit-on au village d'Abu Sila. C'est vrai, au creux des wadis nous rencontrons quelques points d'eau, mais le liquide verdâtre et croupis que l'on y trouve ne me fait pas très envie ... Les rencntres, plus rares encore que les puits, en sont d'autant plus délectables.

Ce que j'apprécie chez les Bédouins, c'est leur solennité ou plutôt leur sens du tragique. Le désert, c'est quelque chose de sérieux, il mérite crainte et respect car avec lui, on ne rigole pas, il ne le permet pas. Il engage hommes et femmes dans une lutte sans fin. Contre le soleil , contre la sécheresse, pour l'eau et la vie. De ce noble combat découle peut-être cette gravité et cette dignité que je leur reconnais. Cet homme qui descend du col avec sa fille et son âne, ne sourit pas, ne plaisante pas. Mais par le ton de sa voix, par ce petit froncement de sourcil ou par tout autre petit signe imperceptible, il nous exprime une profonde et grave sympathie qui vaut bien mieux qu'un babil futile.

 

Un peu plus haut dans la montée, nous croisons un groupe de marcheurs encadrés par un policier.

- Où est votre guide? ( dans cette région il est interdit de randonner seul )

- Nous n'avons pas besoin de guide.

- C'est interdit, il y a un problème.

- Pourquoi ça, un problème?

- Un gros problème !

 

Et le voilà qui monte sur ses grands chevaux. Le guide du groupe arrive à la rescousse. "Quentin ? Mais qu'est ce que tu fais là ?!" Le guide, c'est Essam, un ami que j'avais rencontré il y a deux mois, lors de mon premier passage au Sinaï ! " Ce flic nous suit depuis le village, il veut être sûr que l'on ne dorme pas dans la montagne" Lui aussi parait exaspéré. " Écoute, si tu continues comme ça, il va se braquer. Il vaut mieux lui raconter n'importe quoi, tant pis s'il faut mentir. Je m'occupe de lui parler et toi après chaque phrase, tu dis OK." Ni l'argumentation d'Essam ni la mienne ne viennent à bout du têtu fonctionnaire mais après tout, seul dans le désert... que peut-il bien faire? " Yalla Paige, on y va !" Coupant court au débat, nous continuons notre chemin coûte que coûte. Le bonhomme rechigne bien entendu, il grommelle et tempête, mais comme il ne peut courir deux lièvres à la fois, il choisit le plus gros et, à reculons, emboîte le pas des marcheurs qui s'en vont.

Ce soir, nous assistons à un petit miracle. Du vallon aride jaillit une cascade d'eau claire. Oh, pas bien grosse la cascade, à peine plus large qu'un pouce, mais à son pied, taillé dans le granit, un large bassin s'est formé. Prendre un bain dans le désert, quelle étrange sensation...

 

Le lendemain, nous ne croisons ni Bédouins, ni marcheurs, ni policiers, personne, mis à part un papillon, 3 lézards et le braiment d'un âne au loin. Après un premier col, nous gravissons les flancs noirs du mont Abbas Pasha. L'arrivée au sommet n'est rien moins que grandiose, autour de nous se déploient vertigineusement les montagnes orange, rouges et noires, les plaines de sable et les wadis ombragés. L'antécime est couronnée d'un château en ruine, ce sera notre chambre d'une nuit. Je crois que le réchaud a définitivement rendu l'âme. Comme il refuse de nous offrir son feu, nous cuisinons aux brindilles et crottes de chameau, ce qui est à la fois amusant et efficace.

Au couché du soleil, juché sur le rempart Est, les mains en porte voix, j'entonne le fajj (appel à la prière). D'abord hésitant, je prend a chaque nouvelle phrase un peu plus d'assurance. Ma voie s'enfle, s'élance dans le vide, fend le silence du désert et semble en occuper tout l'espace. Entre les formules, je veille à respecter la pause règlementaire. Et dans ces intervalles de silence se glisse les chants lointains du muezzin de Sainte Catherine. " Allah est grand, Allah est grand, venez à la prière, venez au salut ..."

Avec la nuit, le froid tombe subitement. Comme un petit vent se lève, nous construisons un abri de pierres en haut de notre château et, emmitouflés dans nos duvets, nous attendons sagement le spectacle des étoiles. Timidement, une à une, elles entrent en scène. Les constellations se forment, la voie lactée apparaît et, périodiquement, les étoiles filantes animent le show. 

18072093

 


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