Train train égyptien

Publié le par Quentin

28.04.10

Par cette longue, longue veillée, il me prend l'envie soudaine d'écrire, de conter ce qui m'entoure et pour quelques instants, vous emmener avec moi, en haute Égypte, dans ce train de nuit qui nous ramène au Caire.

La chaleur de la journée fut écrasante et c'est donc avec impatience que l'on attendait la fraîcheur du soir. Mais aujourd'hui la nuit est avare, elle ne nous apporte qu'un air tiède, terriblement sec par ailleurs. Celui ci s'engouffre par la porte ouverte et les fenêtres cassées, chasse les nuages de nicotine mais assèche les muqueuses. Il est 22 H, nous roulons depuis une heure déjà, je me demande bien quand allons nous arriver. Différentes rumeurs courent à ce sujet; les optimistes parlent de 10 H demain matin, d'autres annoncent midi, voire plus tard ... "C'est le genre d'expérience que l'on trouve amusante les trois premières heures, insupportable après" plaisantait Delphine avant d'embarquer. Pour l'instant, je continue d'en rire, espérons que ça dure.

Dans ce wagon de troisième classe, impossible de s'ennuyer, il y règne une activité incessante. L'allée centrale est parcourue par une procession interminable de vendeurs ambulants. L'un porte des bananes sur la tête, l'autre transporte une immense théière, certains plus innovants proposent des montres, des fripes, des coupe-ongles, et plus généralement, tout ce qui se vend. Pour annoncer leur venue, ils ont chacun leur propre cri, leur propre mélodie, qu'ils répètent inlassablement en arpentant les compartiments. Lorsqu'ils se croisent , leurs refrains s'emmêlent et aboutissent parfois à de jolis accords. A chaque escale, le chef de gare se joint au concert improvisé, il sort la tête par la fenêtre et s'époumone dans son sifflet.

C'est compliqué d'écrire dans ce train, mon voisin prof m'interromps sans arrêt, tantôt pour apprendre le français, tantôt pour m'apprendre l'arabe. Comme il a décidé de faire travailler Delphine, je dispose d'un peu de répit. Je me contente de lui prêter mes genoux en guise de table. Mon voisin de gauche (le prof est celui d'en face) a retroussé sa djellaba pour se faire une piqûre dans la cuisse. Derrière moi, quelqu'un crache par terre et quand le premier a fini son injection, il essore son fromage dans le couloir avant de m'en offrir une énorme portion.

La scène la plus surprenante du trajet se déroule aux alentours de trois heures du matin. Un vieux bonhomme traverse le wagon, très lentement. A la forme de son turban, je l'imagine venir d'Assouan. Autour du cou, il porte trois ou quatre chapelets colorés et de son dos dépasse le canon d'un fusil. Ce dernier détail ne me surprend pas, les policiers égyptiens sont des gens tellement étranges... Beaucoup plus étonnant est le flacon de parfum qu'il tient à la main. Tous les 4 ou 5 sièges, il s'arrête, se penche vers un passager et lui dépose une goutte sur le dos du poignet...incompréhensible. J'en ai vu assez pour aujourd'hui, il est temps de me coucher. Je trouve une place de choix en dessous des sièges. Le sol est jonché de déchets, c'est vrai, mais je peux m'allonger tout entier et ça c'est tout ce qui m'importe pour le moment.

 

L'appel du désert

 

Il est des lieux avec qui l'on partage plus ou moins d'affinité, de complicité. Une fois qu'on les a quittés, on ne cesse de vouloir les retrouver. Fin et apogée du voyage, les montagnes du Sinaï font partie de ceux-ci, qui depuis notre première rencontre, m'appellent, me hantent et m'obsèdent. Profitant de ces dernières heures égyptiennes, j'y retourne pour une dernière petite escapade. Cette fois-ci, j'abandonne le vélo; dans le sable et les rochers, il ne me serait d'aucune utilité. Je ne pars pas seul non plus; Paige, une couch-surfeuse, se joint à la petite expédition.

 

"Il y a trois mois, on a eu de la pluie, c'est une bonne année, vous trouverez de l'eau partout" nous dit-on au village d'Abu Sila. C'est vrai, au creux des wadis nous rencontrons quelques points d'eau, mais le liquide verdâtre et croupis que l'on y trouve ne me fait pas très envie ... Les rencntres, plus rares encore que les puits, en sont d'autant plus délectables.

Ce que j'apprécie chez les Bédouins, c'est leur solennité ou plutôt leur sens du tragique. Le désert, c'est quelque chose de sérieux, il mérite crainte et respect car avec lui, on ne rigole pas, il ne le permet pas. Il engage hommes et femmes dans une lutte sans fin. Contre le soleil , contre la sécheresse, pour l'eau et la vie. De ce noble combat découle peut-être cette gravité et cette dignité que je leur reconnais. Cet homme qui descend du col avec sa fille et son âne, ne sourit pas, ne plaisante pas. Mais par le ton de sa voix, par ce petit froncement de sourcil ou par tout autre petit signe imperceptible, il nous exprime une profonde et grave sympathie qui vaut bien mieux qu'un babil futile.

 

Un peu plus haut dans la montée, nous croisons un groupe de marcheurs encadrés par un policier.

- Où est votre guide? ( dans cette région il est interdit de randonner seul )

- Nous n'avons pas besoin de guide.

- C'est interdit, il y a un problème.

- Pourquoi ça, un problème?

- Un gros problème!

Et le voilà qui monte sur ses grands chevaux. Le guide du groupe arrive à la rescousse. "Quentin ? Mais qu'est ce que tu fais là ?!" Le guide, c'est Essam, un ami que j'avais rencontré il y a deux mois, lors de mon premier passage au Sinaï ! " Ce flic nous suit depuis le village, il veut être sûr que l'on ne dorme pas dans la montagne" Lui aussi parait exaspéré. " Écoute, si tu continues comme ça, il va se braquer. Il vaut mieux lui raconter n'importe quoi, tant pis s'il faut mentir. Je m'occupe de lui parler et toi après chaque phrase, tu dis OK." Ni l'argumentation d'Essam ni la mienne ne viennent à bout du têtu fonctionnaire mais après tout, seul dans le désert... que peut-il bien faire? " Yalla Paige, on y va !" Coupant court au débat, nous continuons notre chemin coûte que coûte. Le bonhomme rechigne bien entendu, il grommelle et tempête, mais comme il ne peut courir deux lièvres à la fois, il choisit le plus gros et, à reculons, emboîte le pas des marcheurs qui s'en vont.

Ce soir, nous assistons à un petit miracle. Du vallon aride jaillit une cascade d'eau claire. Oh, pas bien grosse la cascade, à peine plus large qu'un pouce, mais à son pied, taillé dans le granit, un large bassin s'est formé. Prendre un bain dans le désert, quelle étrange sensation...

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